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el watan - Alger : La formation au cœur du capital humain

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La qualité de la formation à l’université algérienne était, durant les années 1970, bien comparable à celle de nombreux pays développés. Elle commençait, à la fin de la décennie, à souffrir de l’augmentation du nombre d’étudiants.

C’est ainsi que lors d’une visite du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique pour s’enquérir de l’état de la Faculté des sciences économiques, il s’était rendu au lycée Omar Racim, lequel abritait une annexe de la bibliothèque ; la responsable de cette dernière avait alors fait la remarque suivante : «Comme vous le voyez, Monsieur le ministre, nous n’avons pas suffisamment d’espace pour accueillir un nombre croissant d’étudiants. Nous manquons de moyens». Sa réponse fut : «Mais pourquoi accueillir plus d’étudiants que ne le permettent vos moyens ?» Cela semblait, de prime abord, relever du bon sens ; mais pourrait-il faire la même réflexion dans un hôpital ? Après tout, l’éducation constitue, comme la santé, l’essence du capital humain.

Le nombre de cas de fraude aux examens traités par le conseil de discipline de la Faculté augmentait substantiellement d’une année à l’autre. L’exception ayant tendance à se substituer à la règle, ce conseil perdait de sa raison d’être.

Les effets du nombre étaient plus significatifs encore au niveau de la post-graduation, confrontée à des problèmes dont nous allions tous souffrir. Les étudiants passaient avec succès les trois semestres d’enseignement, mais la plupart d’entre eux ne parvenaient pas à rédiger le mémoire, indispensable à l’obtention du diplôme. Ils avaient une simple attestation de succès des enseignements suivis, sans valeur, parce que non reconnue à l’extérieur de la Faculté. Cette dernière avait mobilisé enseignants et autres moyens pour une formation inachevée. L’Etat lui-même ne pouvait recourir à ces étudiants, comme prévu, puisqu’ils n’avaient pas terminé leur cursus. Bref, il n’y a que des perdants !

Mais tout cela était presque insignifiant par rapport à ce que l’université allait connaître ultérieurement. Il est vrai, encore une fois, que des efforts considérables ont été accomplis par l’Etat en matière d’éducation et de formation. Mais les résultats, remarquables sur le plan quantitatif, ont été obtenus trop souvent au détriment de la qualité avec tout ce que cela implique.

J’ai en mémoire cette affiche à l’entrée d’une grande université en Afrique du Sud : «Pour détruire un pays (…) il suffit d’abaisser la qualité de l’éducation et de permettre la tricherie dans les examens par les étudiants : les patients meurent entre les mains de leurs médecins ; les bâtiments s’effondrent entre les mains de leurs ingénieurs …; la justice se perd entre les mains de ses juges… L’effondrement de l’éducation, c’est l’effondrement de la nation».

En Algérie, la multiplication des solutions individuelles recherchées par les parents pour leurs enfants (écoles privées, etc.) constitue au moins un indice de l’échec de l’école publique. Pourtant, l’allégement des classes, conséquence de la réduction du nombre d’élèves fréquentant cette dernière, devrait contribuer à l’amélioration de la qualité de l’enseignement !

La plupart des enseignants et étudiants expriment leur refus d’un nivellement par le bas à l’université, pour peu que les règles de fonctionnement de cette dernière soient équitables et transparentes. C’est l’une des raisons essentielles qui incitent à croire que le pays est en mesure de relever le défi de la qualité de la formation. Bien entendu, cette dernière ne se décrète pas ; elle est le résultat d’un processus qui ne peut s’inscrire que dans la durée, en commençant par l’école et à condition que la logique politique ne se substitue pas à celle de la pédagogie, à cause notamment de la «recherche de la paix sociale» à tout prix. Les pouvoirs publics devraient faciliter la création et le développement de pôles d’excellence à travers un partenariat stratégique entre des entreprises publiques et privées, nationales et étrangères, ayant fait preuve de réussite d’un côté et, de l’autre, des établissements d’enseignement supérieur et de recherche publics et privés, nationaux et étrangers, ayant également fait preuve de performances scientifiques. Le personnel enseignant, aux compétences avérées, devrait provenir d’horizons divers, tandis que les étudiants seraient admis selon des critères exigeants, équitables et transparents. Un système rigoureux de suivi et d’évaluation serait appliqué tant aux étudiants qu’aux enseignants, tandis que des entreprises devraient être étroitement associées à l’élaboration et au suivi du programme de formation. Parmi les critères de succès d’une telle démarche, le nombre d’étudiants recrutés à la fin de leur formation devrait figurer en bonne place. Dans la mesure où pour un même niveau de compétences, on préfèrera toujours recruter un polyglotte, la multiplication des laboratoires de langues étrangères contribuera à offrir les mêmes chances à un plus grand nombre.

Ainsi, le recrutement sera fondé sur des compétences acquises à partir de modalités d’accès à la formation aussi équitables que transparentes. On ne saurait alors parler d’héritage, ni de distanciation entre les élites et le reste du corps social. C’est tout simplement l’application du principe de «méritocratie qui prévaut». Dans de telles conditions, la présence d’une élite est compatible avec la démocratie. Evidemment, une telle démarche, mue par un souci d’équité et d’une saine compétition, nous éloigne aussi bien de «l’égalitarisme» dévastateur parce que porteur de nivellement par le bas, que du «tout marché» producteur d’inégalités quant à l’accès à une formation de qualité.

Existe-il des sociétés qui ont pu réaliser de réels progrès sans élites ?

Pour ne citer que des expériences relativement récentes, la Corée du Sud a produit au cours des années 1980 une élite dont le niveau était supérieur à la moyenne mondiale. C’est cette élite qui a ensuite conduit le développement en multipliant et en améliorant les relations entre l’entreprise, l’université et les centres de recherche. Il en est de même en Chine ; ce pays ne figure pas par hasard parmi les premiers exportateurs des outils essentiels de la nouvelle économie du savoir.

Tous ces processus de production des élites devraient contribuer en même temps à la diffusion d’éléments de rationalité et de responsabilité au sein de la société. Le développement du libéralisme a produit le concept de l’homo œconomicus, l’homme rationnel qu’il soit consommateur ou producteur, préoccupé par la répartition optimale de ses ressources, afin de se procurer le maximum d’utilité et/ou de profit. Sans succomber à l’aliénation par le marché, le consommateur algérien gagnerait à être quelque peu rationnel, responsable : comment comprendre, par exemple, le gaspillage de pain abandonné en grande quantité au bord des trottoirs alors que dans des pays bien plus riches, on se limite très souvent à l’achat d’une demi-baguette lorsque l’on n’a pas besoin de plus. Concernant le producteur, même si le profit demeure l’objectif à court terme des entreprises, des auteurs ont bien mis en relief les limites des projets de société fondés sur la seule maximisation des intérêts individuels et ont développé de nouvelles critiques «éthiques», suite aux conséquences de la crise de 2007-2008 notamment. Des sondages ont montré, par exemple, que les populations n’adhèrent pas au mode d’enrichissement spéculatif. Aussi est-il nécessaire «d’éliminer les inégalités inefficaces et injustes, sinon les frustrations qu’elles engendrent peuvent s’avérer contraires à la productivité et remettre en cause la cohésion sociale». La richesse est toujours objet d’envie, mais pas d’admiration si elle n’est pas le résultat d’un effort créateur. A. Lewis, Prix Nobel d’économie, a déjà montré que le tournant réellement décisif dans la vie d’une société ne se place pas au moment où elle commence à respecter la richesse, mais à celui où elle met au premier rang l’investissement productif et la richesse qui s’y trouve liée. De nombreux «entrepreneurs» algériens devraient s’inspirer de telles pratiques.

Bien entendu, il appartient en premier lieu à l’Etat de donner l’exemple en la matière, en changeant de comportement et en mettant en œuvre de nouvelles politiques, plus appropriées que celles fondées sur la simple distribution de la rente, à une transformation vertueuse des modes de production et de consommation, avec le souci de préservation de notre environnement.

Plus généralement, chaque membre de la société devrait être incité à accepter et respecter l’autre, à contribuer à l’instauration et au développement de relations apaisées et empreintes d’aménité, à apprécier et répartir autrement le résultat de l’effort consenti, à aimer le travail bien fait, à prendre soin de l’environnement, à s’approprier et à appliquer le sens de la mesure des choses. L’exemple en est en grande partie donné tous les vendredis par le mouvement, à travers «netrabaw ga3» (nous devons tous nous éduquer). Il ne s’agit ni d’un slogan creux ni d’un vœu pieux ; c’est une pratique à laquelle toute la société devrait recourir quotidiennement. Pour cela, l’établissement d’une relation rénovée entre l’Etat et le citoyen par un changement de comportements de l’un et de l’autre est nécessaire, afin d’engendrer une réelle source d’autonomie et d’émancipation individuelle et sociale.

Mais à quoi et à qui serviraient tous ces efforts si les compétences n’étaient pas consacrées sur place ? Nous connaissons la réponse à travers le prisme de l’ampleur du phénomène appelé communément «fuite des cerveaux».

Des membres de la «diaspora» égyptienne rencontrés à la fin des années 1960, période durant laquelle l’Algérie ne connaissait pas une telle situation, s’étaient ainsi exprimés sur le phénomène : «Certains de nos compatriotes nous reprochent de les avoir abandonnés. Pourtant, nous aimons l’Egypte et n’avons pas tous émigré de notre plein gré. La plupart d’entre nous étaient insatisfaits de l’évolution de leur situation au pays et notre consécration ailleurs a été souvent réalisée dans l’adversité. Pourtant, quelles que soient les raisons qui ont incité chacun à émigrer, nous n’avons jamais oublié notre pays. Nous lui sommes fidèles et mettons à sa disposition toutes les connaissances et le savoir-faire que nous acquerrons ailleurs.»

Le coût de formation des compétences et la perte des opportunités de les utiliser localement ont été suffisamment montrés. L’impérieuse nécessité de mettre en valeur ces compétences ne signifie pas, bien entendu, que ces dernières ne seraient plus tentées par l’expatriation car une telle interprétation ignorerait la nature et les conséquences du processus de mondialisation. Seulement, leur consécration et leur valorisation peuvent constituer un puissant facteur de limitation de leur exode, d’une part, d’attractivité de compétences qui résident à l’étranger, d’autre part. Celles-ci veulent contribuer au développement de leur pays selon différentes modalités, surtout lorsqu’elles sont associées à l’élaboration et à la mise œuvre de la stratégie les concernant. Finalement, une éducation de qualité constitue le socle pérenne et un facteur essentiel du progrès d’une nation. Elle est un puissant moteur de la vie démocratique d’un pays : «La démocratie, c’est aussi l’éducation».

Par  AbdelouahabRezig

Professeur d’économie  , ex-directeur du Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread)



https://www.elwatan.com/edition/contributions/la-formation-au-coeur-du-capital-humain-09-09-2019