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el watan - Alger : Dr Noureddine Melikechi. Professeur à l’université de Massachusetts : «Il faut repenser la mission de l’université»

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Le professeur algérien Noureddine Melikechi, de l’University of Massachusetts (USA) a adressé, il y a quelques jours, un message vidéo à la jeunesse algérienne, en particulier les étudiants, les appelant «à croire en eux-mêmes et à œuvrer à créer un environnement propice à leur épanouissement». Dans cet entretien, le professeur, affilié à la NASA, nous détaille davantage le contenu de ce message et nous livre ses appréciations sur certaines questions d’actualité en rapport avec le monde estudiantin.

Vous avez adressé, récemment, un message aux étudiants algériens, à l’occasion de la nouvelle année universitaire. Pour résumer ce message, quels sont les conseils que vous leur avez suggérés de suivre pour réussir dans leur parcours universitaire ?

J’ai saisi l’opportunité qui m’était offerte pour partager mon expérience et ma vision du futur avec nos jeunes compatriotes. Mon message consiste à rappeler certains points, qui de mon point de vue sont essentiels pour établir une bonne assise sur laquelle on peut envisager un meilleur futur. Parmi eux, l’importance de croire en soi, d’avoir conscience de la valeur du travail, de faire de son mieux pour optimiser autant que possible sa situation, tout en essayant de créer les conditions adéquates qui amélioreraient les chances de sa propre réussite et celle des autres. Ceci passe, entre autres, par l’entraide, l’encouragement mutuel et la prise de conscience de notre responsabilité individuelle et collective. J’ai parlé d’environnement, car je sais qu’il est plutôt difficile dans un pays comme le nôtre.

Puis, j’ai essayé de rappeler que nous vivons dans un monde qui change en permanence et rapidement et que les jeunes auront à affronter de grands défis, aussi bien scientifiques, technologiques, sociétaux qu’économiques. Il sera nécessaire pour eux de se mettre à jour de manière continue et de se familiariser avec des disciplines qu’ils/elles n’ont peut-être pas rencontré à l’université. Ceci est primordial pour s’adapter aux mutations nées ou dues aux nouvelles technologies. Si nous voulons faire partie du futur de façon sereine, nous sommes tous appelés à demeurer des étudiants ! Pour cela, j’ai parlé de l’importance d’apprendre à gérer son temps, car c’est peut-être ce que l’on a de plus précieux, du travail en groupe pluridisciplinaire avec des personnes issues d’horizons variés. Pour résumer, je dirai qu’il serait bon de rechercher de créer en permanence un changement positif en soi et son environnement.

Le lancement de cette nouvelle année universitaire a été marqué par une décision de la tutelle allant dans le sens du «renforcement de l’usage de la langue anglaise à l’université», notamment dans la recherche scientifique. Quel est votre avis sur cette question ?

Je pense que la question de la langue à adopter, que ce soit pour l’enseignement ou pour la recherche, les deux étant indissociables, devrait être traitée avec le sérieux qu’une telle question demande. On ne peut pas effectivement et efficacement «renforcer» l’usage d’une langue ou de plusieurs langues si on n’a pas au préalable entamé un chantier inclusif d’étude approfondie et d’évaluation objective de nos universités, et ce, y compris des moyens humains et matériels dont elles disposent, voire dont elles pourraient disposer à terme. A mon avis, avec ce qui se passe en ce moment dans notre pays, la question de l’usage de langue à privilégier n’est pas la priorité. Je pense qu’il faudrait d’abord introduire de façon inclusive un minimum de cohérence et repenser la ou les mission/s de l’université, sa gouvernance et ses objectifs, notamment stratégiques.

Les universités algériennes continuent à traîner au bas des classements internationaux. Quelle solution pour un sursaut de l’enseignement supérieur algérien ?

Les divers classements des universités sont un indicateur global de la qualité des formations dispensées à leurs étudiant/es, de leurs publications savantes et parfois de leur impact économique et social. Même si tous les critères considérés dans le cadre de ces classements ne sont pas adéquats pour toutes les universités, les ignorer tous serait une erreur. Ces classements devraient servir comme un indicateur, parmi d’autres, qui pourrait servir à améliorer nos universités et aider à développer des stratégies qui permettraient de faire progresser les produits éducatifs, de recherches et autres. Cela dit, cela renvoie à la question de la qualité du produit universitaire et manifestement, il n’y a pas de solution miracle pour l’améliorer. A mon avis, l’université ne peut pas jouer son rôle de manière efficace et compréhensive, entre autres en tant que génératrice de connaissances et contributrice à la société, tant que le système de gouvernance de l’enseignement supérieur reste sous l’emprise d’une bureaucratie tentaculaire paralysante, en déphasage avec ce qui se fait de meilleur aujourd’hui un peu partout dans le monde, y compris dans des pays aux ressources encore plus limitées que le nôtre.

En d’autres termes, je pense qu’il ne peut y avoir de sursaut qualitatif significatif tant qu’existe une volonté démesurée de contrôler les universités. Pour qu’elle soit plus compétitive, il faudrait repenser la mission de l’université, son rôle et sa place dans le pays et dans le monde. Ceci est important car la capacité des pays à se développer dépendra de plus en plus, et même en grande partie, de leur capacité de former, garder et d’attirer des personnes aux talents scientifiques, des penseurs avec des esprits critiques avérés et ouverts sur le monde. Ceci, sans oublier le fait que l’université a un rôle important qui ira grandissant dans la formulation de réponses à des questions d’éthique fondamentale que les mutations technologiques vont poser à tout le monde, nous compris. De toute évidence, l’éducation de nos étudiants dans tous les domaines est une fonction essentielle, peut-être même vitale pour les pays.

L’année universitaire 2018/2019 a été grandement perturbée par les événements politiques que connaît le pays. Quelle attitude nos étudiants devraient-ils adopter face à cette situation ?

Le réveil citoyen a donné naissance à l’un des plus beaux – par son pacifisme – et l’un des plus forts mouvements populaires qu’a peut-être connu l’humanité récemment : le hirak qui a perturbé «la routine» nationale. Il offre une opportunité historique pour repenser notre pays pacifiquement, sereinement, avec respect, sans esprit de revanche et d’aller vers une République véritablement démocratique et un Etat de droit. Partie fondatrice et prenante, les jeunes, étudiants et autres, sont face à une situation inédite. Le rôle des étudiants, futurs cadres de notre pays, est déterminant sachant que dans tous les scénarios imaginables, leurs savoirs, leurs compétences,  leur énergie, leur créativité sont et demeureront importants pour faire progresser la société et développer le pays. Par conséquent, il est sage et même urgent de construire la base de la nouvelle Algérie, non pas avec des idées obsolètes et des méthodes rétrogrades qui d’ailleurs nous ont menés à l’impasse actuelle, mais plutôt avec les idées émanant principalement de personnes, étudiant/es compris, qui regardent vers le futur et qui en ont la capacité. Chaque semaine, et ce, depuis plus de huit mois, les étudiant/es, en phase avec le peuple, démontrent sur tout le territoire national qu’ils/elles sont pacifiques, unis, et en même temps déterminés à prendre leur futur en main. Ceci démontre un degré de maturité et de sagesse qui inspire espoir et fierté et qui force l’admiration. L’attitude de nos étudiant/es est belle et forte. Elle est celle que leur dicte leur conscience collective en ce moment historique de la vie de notre pays.

 

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