el watan - Tizi Ouzou : LounasHaddadi. Enseignant-chercheur à l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou : «La protection de l’environnement peut générer des ressources financières»

Jeudi, 07 Novembre 2019

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Enseignant-chercheur à la faculté des sciences économiques, de gestion et des sciences commerciales de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, LounasHaddadi estime, dans cet entretien, qu’il y a une espèce de régénération de tajmaât, cette structure ancestrale qui a résisté, a-t-il souligné, aux affres de la modernité. Selon le même universitaire, la dynamique citoyenne enclenchée ces dernières années en Kabylie pour la protection de l’environnement constitue un levier majeur pour un développement économique local durable.

Ces dernières années, il y a une mobilisation remarquable en faveur de la protection de l’environnement et l’amélioration de cadre de vie des populations dans plusieurs villages de la wilaya de Tizi Ouzou. Comment voyez-vous cette dynamique citoyenne ?

Tout d’abord, il faut savoir que cette organisation a toujours existé sous la bannière de la tajmaât ou la tajmaït, qui est une organisation ancestrale, elle représente de toute évidence un retour aux sources pour ce qui est de la gestion des affaires courantes de la cité ou de l’espace vécu. Autrement dit, il s’agit là d’une espèce de régénération d’une structure qui a résisté aux affres de la modernité et aux tentatives de récupération politiciennes et aux tentatives de leur instrumentalisation depuis les années 1990.

Puis, il y a eu, à partir de 1993, des textes réglementaires portant sur l’organisation du monde associatif. Depuis ces temps-là, les tajmaât sont érigées sous la forme d’associations de comités de villages, puisqu’elles sont tenues d’avoir des statuts, déclarer leurs membres, voter les bilans moral et financier chaque fin d’année, en suivant la réglementation en vigueur. Pour ce qui est du volet de la collecte et du tri des déchets ménagers, la croissance démographique et le relief géographique accidenté de la plupart des villages kabyles, situés essentiellement dans des zones enclavées, exigent une solidarité accrue entre les habitants d’un même village et pourquoi pas entre plusieurs afin d’endiguer ce manque flagrant en matière d’accès aux équipements publics.

Quel est, selon vous, l’impact de ces actions sur l’économie de la région ?

Le premier impact est lié directement à l’aspect socio-environnemental de l’espace vécu, dans la mesure où il touche à l’amélioration du cadre de vie des habitants d’un même village ou de plusieurs d’entre eux, ainsi que de leur bien-être, cela reflète aussi le désir réel émis par la population de perpétuer la relation privilégiée qui lie l’homme à sa terre natale. Quant à l’impact économique, il est important de souligner que le principal effet réside dans l’action en elle-même.

En effet, cette dernière constitue un formidable levier pour l’activité économique, et ce, à travers le développement du tourisme local et la stimulation de l’esprit d’entreprise, notamment dans le milieu des jeunes qui prennent de plus en plus d’initiatives. Il en résulte de ce fait l’encouragement de la création d’un véritable réseau d’activités portant sur la promotion des produits du terroir et la sauvegarde des savoir-faire locaux, notamment dans les activités artisanales. Il nous paraît indéniable que l’intérêt et l’impact de ces actions ne pourraient être que positifs puisqu’ils visent à enclencher une véritable dynamique de développement local durable.

Dans plusieurs villages, les citoyens ont même créé des unités de récupération et de traitement des déchets ; comment pouvez-vous expliquer cet intérêt accordé à ce genre d’activités ?

Aujourd’hui, la question de la protection de l’environnement n’est plus cantonnée à l’opération de nettoyage. Cette question est intimement liée à la précédente, puisque l’intérêt est double. Il y a, tout d’abord, la protection de l’environnement et, par conséquent, la salubrité de l’espace vécu avec des externalités positives sur la santé publique. Aussi, le traitement des déchets est une opération certes complexe, mais qui pourrait générer beaucoup de ressources financières. Celles-ci devront alimenter les caisses des villages et créer de l’emploi pour ceux qui veulent investir dans l’opération du tri sélectif, dans la mesure où les déchets recyclables peuvent être vendus. Pour ce qui est du compostage, les déchets ont toujours été utilisés pour la fertilisation des jardins ou des champs de culture vivrière.

Que préconisez-vous pour pérenniser et généraliser ces actions d’intérêt général ?

Nous pensons que ce genre d’initiatives, venant pallier les défaillances de l’Etat à un échelon infra-étatique, devraient encore exister, et ce, tant que les besoins d’accès aux équipements collectifs et aux services publics de qualité ne cesseront d’être manifestés afin de satisfaire les différents besoins des citoyens, ainsi que le désenclavement de leurs villages, problème ô combien récurrent en Kabylie. Le concours du village le plus propre qu’organise l’APW est déjà, à lui seul, un atout pour l’espace de la wilaya de Tizi Ouzou, puisqu’il a permis de redynamiser le territoire de la région à tous les niveaux, tout en créant même une sorte de concurrence entre les villages.

Il y a aussi les festivals, anciens et nouveaux, qui sont là pour promouvoir les produits du terroir et des métiers artisanaux (figue, tapis, bijoux, couscous, poterie, plaquemine, etc.). Comme pour tout ce qui touche à la culture kabyle dans son ensemble (le festival du Racont’Art). L’économie sociale et solidaire est certes une œuvre complexe à concrétiser, mais elle est tout à fait réalisable dans des espaces comme celui de la Kabylie. Le capital social, le bien-être collectif, l’intérêt général, les savoir-faire locaux et la dynamique de développement local durable sont autant de problématiques de fond qui se posent actuellement et avec acuité dans cet espace millénaire, d’où la nécessité du renforcement des interactions entre les différents acteurs qui composent ce territoire.

Car ce dernier qui n’est pas seulement un espace physique, géographiquement délimité, est avant tout et au final, un milieu innovateur, un espace de communion et de vivre-ensemble et un espace économique compétitif.

 

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